Le spécialiste français des électroaimants pour accélérateurs de particules ouvre, le 18 mai prochain, sa nouvelle unité de production de Saint-Avé, dans le Morbihan. Un investissement de 11 millions d'euros, classé parmi les 150 « grands projets stratégiques » identifiés par le gouvernement le 22 avril dernier.
Discrète mais hautement spécialisée, la PME morbihannaise Sigmaphi appartient à cette catégorie d'industriels que l'on découvre rarement en vitrine et qui pèsent pourtant lourd dans certaines chaînes de valeur stratégiques. À Saint-Avé, dans l'agglomération de Vannes, son nouveau site de production sera officiellement livré le 18 mai 2026. Une étape industrielle attendue depuis plus de deux ans par cette entreprise de 150 salariés, dont 90 % du chiffre d'affaires est réalisé à l'export selon la direction.
Une usine taillée pour les aimants de grande dimension
Le futur établissement totalise 7 000 m² bâtis sur un terrain de 17 000 m², répartis entre 6 000 m² d'ateliers et 1 000 m² de bureaux. La fiche technique du bâtiment trahit la singularité du métier : Sigmaphi conçoit et fabrique des électroaimants qui peuvent atteindre 100 tonnes pour les plus volumineux. La nouvelle halle disposera d'une capacité de levage de 50 tonnes, une caractéristique rare dans le secteur et qui conditionne directement la nature des contrats accessibles à l'entreprise.
Jusqu'ici, l'industriel devait composer avec une dispersion de ses activités sur trois bâtiments distincts à Vannes, ce qui imposait parfois de transporter une seule pièce d'un site à l'autre par camion. Le regroupement sur un site unique doit permettre à Sigmaphi de raccourcir ses cycles de production et d'absorber la montée en charge de ses commandes internationales.
Le tour de table financier mêle ressources propres, dette bancaire et soutien régional. SemBreizh assure la maîtrise d'ouvrage, tandis que BreizhImmo, l'outil régional de portage immobilier de la Région Bretagne, prend une participation aux côtés de l'industriel dans une SCI dédiée. L'apport en capital cumulé des deux partenaires s'élève à 3,7 millions d'euros, complétés par un financement bancaire.
Quatre marchés, de la recherche à la défense
Sigmaphi n'est pas un sous-traitant comme un autre. Ses électroaimants équipent des accélérateurs de particules livrés sur tous les continents et utilisés dans des contextes très différents. Selon la répartition communiquée par l'entreprise, son chiffre d'affaires se décompose ainsi :
- Recherche : 35 %.
- Médical : 35 %, principalement pour des applications de thérapie contre le cancer.
- Énergie : 15 %.
- Industrie et défense : 15 %.
Cette diversification protège l'entreprise des cycles propres à chaque filière et lui permet d'amortir les à-coups de commandes propres à chaque secteur.
La fusion nucléaire, axe de croissance affiché
Le marché qui pourrait redessiner Sigmaphi à dix ans porte un nom : Tokamak. Ces dispositifs expérimentaux constituent l'une des voies principales explorées par la communauté scientifique pour exploiter l'énergie issue de la fusion nucléaire.
Sigmaphi conçoit déjà des aimants destinés à ces équipements. L'entreprise indique travailler en partenariat avec une start-up américaine sur la miniaturisation de ces aimants, étape jugée nécessaire pour rendre la technologie industrialisable à l'horizon 2035. Si ce pari technologique se confirme, la fusion pourrait représenter à terme jusqu'à 30 % du chiffre d'affaires de la PME morbihannaise, selon les projections de sa direction.
Décryptage
C'est notamment ce positionnement sur des technologies de rupture qui justifie l'inscription de Sigmaphi dans le programme d'accélération de l'État. La fusion nucléaire représente un horizon industriel à très long terme, mais les aimants supraconducteurs en constituent dès aujourd'hui un goulot d'étranglement technologique mondial.
Une « cathédrale industrielle » parmi 150
Le 22 avril 2026, à Échassières dans l'Allier, Emmanuel Macron a officiellement lancé le dispositif des 150 Grands Projets Stratégiques (GPS), inspiré de la « méthode Notre-Dame » : un projet identifié, une chaîne de commandement claire, des délais resserrés, et un accompagnement administratif renforcé par les préfets. Au total, 71 milliards d'euros d'investissement cumulé et plus de 32 000 emplois sont concernés, répartis dans 63 départements. La moitié des dossiers retenus sont portés par des PME et des ETI, selon les chiffres communiqués par l'Élysée.
La Bretagne y compte quatre projets : un futur abattoir du groupe LDC, une unité de carburants verts de Cooperl, l'extension du spécialiste des télécommunications optiques Cailabs, et la nouvelle usine de Sigmaphi. Le label « stratégique » ouvre l'accès à des procédures accélérées, notamment via un décret publié au Journal officiel le 22 avril 2026 qui unifie le contentieux administratif autour de la cour administrative d'appel.
Pour Sigmaphi, dont l'usine était engagée bien avant cette labellisation, le bénéfice est moins administratif que symbolique : l'entreprise rejoint un cercle restreint d'acteurs industriels reconnus comme contribuant à la souveraineté française.
30 millions d'euros de chiffre d'affaires en ligne de mire
Côté trajectoire commerciale, Sigmaphi vise 25 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2026, contre 21 millions l'an dernier, et ambitionne d'atteindre 30 millions d'euros à horizon trois ans. L'Europe reste son principal marché, mais la part américaine est en progression selon la direction.
Fondée à Paris en 1981, installée à Vannes depuis 1994, l'entreprise illustre un profil industriel français caractéristique : ultra-spécialisée, exportatrice, ancrée dans un territoire de taille moyenne, et capable de se positionner sur des appels d'offres internationaux face à des concurrents étrangers nettement plus volumineux. Le 18 mai prochain, en posant les premiers aimants dans son nouvel atelier de Saint-Avé, elle inaugurera l'outil de production qui devra accompagner sa montée en puissance dans les prochaines années.
En résumé
Sigmaphi incarne le profil d'industriel discret mais stratégique que la France cherche à valoriser : 150 salariés, 90 % à l'export, un site unique de 7 000 m² capable de manipuler des aimants de 100 tonnes, et un pari assumé sur la fusion nucléaire. La labellisation GPS du 22 avril vient sanctionner un parcours industriel déjà tracé, tout en ouvrant l'accès à des procédures administratives accélérées pour les phases de croissance à venir.