Annoncé en 2023 comme la première usine européenne de paracétamol depuis quinze ans, le projet Ipsophène à Toulouse vient d'être repoussé une nouvelle fois. La commercialisation des premiers lots, initialement prévue pour 2025 puis 2027, est désormais attendue en 2028. En cause : le redressement judiciaire de son partenaire technologique Ipsomédic, prononcé en novembre 2025.
Un projet stratégique pour la souveraineté sanitaire
Lancé en 2022 par la société Ipsophène, dont le siège est installé à Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne), le chantier devait incarner la relocalisation industrielle du paracétamol en France et en Europe. Depuis la fermeture de la dernière unité européenne en 2009, l'Hexagone importe 85 % de son principe actif depuis l'Asie ou les États-Unis. La pénurie de Doliprane et Dafalgan pendant la pandémie de Covid-19 avait douloureusement rappelé cette dépendance.
Implantée sur une friche industrielle d'ArianeGroup à l'île du Ramier, à proximité de l'Oncopole et de l'ancien site AZF, l'usine vise une capacité finale comprise entre 3 400 et 4 000 tonnes par an, soit environ 38 % des besoins français. L'investissement total s'élève à environ 30 millions d'euros, dont 14 millions de soutien public via France 2030 et 4,2 millions apportés par la Région Occitanie. Le laboratoire UPSA (Agen), engagé comme actionnaire et premier client, complète le tour de table aux côtés des fonds Agora Invest, GSO Innovation et de l'agence régionale ARIS.
Le redressement judiciaire d'Ipsomédic, coup d'arrêt brutal
Le 17 novembre 2025, le tribunal de commerce a placé Ipsomédic en redressement judiciaire. La société basée à Aubagne (Bouches-du-Rhône) est titulaire des quatre brevets du procédé de production en continu, sur lesquels reposait toute l'économie du site toulousain. La date limite de dépôt des offres de reprise était fixée au 8 janvier 2026. Conséquence directe : le contrat de licence concédé à Ipsophène est aujourd'hui frappé de caducité.
Le contrat de licence technologique est rendu caduc par la procédure : Ipsophène doit désormais internaliser la R&D et faire appel à de nouveaux sous-traitants pour poursuivre l'industrialisation.
Jean Boher, président d'Ipsophène, se veut rassurant. Selon ses déclarations à plusieurs médias économiques, la société est juridiquement indépendante d'Ipsomédic et a déjà internalisé ses opérations de recherche et développement. Des spécialistes externes ont été missionnés pour reprendre les travaux de mise au point. Mais le calendrier en pâtit lourdement.
Un calendrier qui glisse de trois ans
L'historique des reports raconte l'érosion progressive du projet :
- 2023 (annonce initiale) : démarrage de la production fin 2025, montée en cadence à 4 000 tonnes fin 2026.
- Mi-2025 (premier report) : production repoussée au second semestre 2027.
- Février 2026 (nouveau report) : commercialisation des premiers lots décalée à 2028. Certificat de conformité européen (CEP) attendu fin 2027.
L'autorisation environnementale, délivrée par le préfet de la région Occitanie en octobre 2025, reste valable. Le site bénéficie par ailleurs d'un pré-classement Seveso hérité de son passé industriel, ce qui a permis de gagner environ deux ans sur les procédures administratives.
Une opposition locale persistante
Le projet n'a pas fait l'unanimité dans le quartier. La proximité de l'ancien site AZF, théâtre de l'explosion meurtrière du 21 septembre 2001 qui avait fait 31 morts, ravive les craintes des riverains. Plusieurs associations dénoncent un sentiment de mépris face à l'arrivée d'une nouvelle installation chimique classée Seveso. L'enquête publique avait toutefois rendu un avis favorable.
Pendant ce temps, Seqens prend de l'avance à Roussillon
Le retard d'Ipsophène contraste fortement avec l'avancée du projet concurrent porté par Seqens à Roussillon, en Isère. Le chimiste, soutenu financièrement par France 2030 (subvention de 30 % sur les 120 millions d'euros investis) et par les laboratoires Opella (ex-Sanofi grand public) et UPSA, doit mettre en service son unité fin 2026.
La capacité visée à Roussillon est de 15 000 tonnes par an, soit près de la moitié du marché européen et environ quatre fois la capacité prévue à Toulouse. Le procédé, développé en partenariat avec l'industriel japonais Yokogawa pour l'automatisation, doit également diviser par quatre la consommation énergétique par rapport aux procédés traditionnels.
Quel avenir pour la souveraineté pharmaceutique française ?
Les deux projets ont vocation à se compléter plutôt qu'à se concurrencer : Seqens vise prioritairement le grand export européen, tandis qu'Ipsophène, plus petite, cible une approche flexible et locale via son partenariat avec UPSA. Mais le décalage des calendriers fragilise le message politique de relocalisation porté depuis 2020 par le gouvernement français.
À court terme, la France reste donc massivement dépendante des importations asiatiques pour son médicament le plus consommé (plus de 500 millions de boîtes par an). Le succès industriel des deux projets sera scruté de près, alors que la stratégie européenne en matière de médicaments essentiels reste l'un des chantiers majeurs de la décennie.
Les chiffres à retenir
- 30 M€ : investissement total du projet Ipsophène
- 14 M€ : soutien France 2030
- 4,2 M€ : aide de la Région Occitanie
- 3 400 à 4 000 t/an : capacité cible (38 % des besoins France)
- 85 % : part du paracétamol importé en France
- 2028 : nouvelle date de mise en production (vs 2025 initialement)
- 15 000 t/an : capacité prévue chez le concurrent Seqens à Roussillon