Le géant tricolore des gaz industriels engage près de 300 millions d'euros pour alimenter une future aciérie bas carbone sud-coréenne sur le sol américain. Un choix industriel qui illustre la réorientation progressive des investissements stratégiques hors d'Europe et interroge sur l'attractivité réelle du territoire français face à l'Inflation Reduction Act.
Air Liquide étend ses infrastructures de canalisations sur le fleuve Mississippi pour alimenter la future aciérie Hyundai-Posco en oxygène, azote et argon. Une nouvelle extension américaine du leader français des gaz industriels.
L'annonce est tombée le 22 avril 2026 : Air Liquide, fleuron français de la chimie et des gaz industriels, engage plus de 350 millions de dollars - soit près de 300 millions d'euros - pour construire une nouvelle unité de séparation des gaz de l'air en Louisiane, aux États-Unis. L'objectif : alimenter un projet colossal d'aciérie bas carbone portée par la coentreprise sud-coréenne Hyundai-Posco, dont la mise en service est prévue pour 2029.
Sur le papier, c'est une belle opération commerciale. Dans les faits, elle soulève une question que la filière industrielle française ne peut plus éviter : pourquoi les champions tricolores investissent-ils massivement outre-Atlantique alors que la France elle-même cherche désespérément à réindustrialiser son territoire ?
Un investissement qui renforce l'emprise américaine d'Air Liquide
Cet investissement n'est pas un coup isolé. Il s'inscrit dans une stratégie américaine constante pour Air Liquide, qui avait déjà annoncé en 2025 près de 170 millions d'euros pour moderniser ses installations de Louisiane au service du groupe chimique Dow.
L'entreprise y dispose déjà d'un réseau exceptionnel : plus de 3 000 kilomètres de canalisations couvrant tout le Golfe du Mexique, connectant ses infrastructures aux clients de la pétrochimie et du raffinage. La nouvelle unité, implantée à Saint James Parish sur le complexe de méthanol de Koch Methanol, viendra produire davantage d'oxygène, d'azote et d'argon pour alimenter la future aciérie voisine de Hyundai-Posco, elle-même construite à Ascension Parish - à une trentaine de kilomètres de distance.
Le détail technique
L'acier bas carbone produit par Hyundai-Posco reposera sur un four à arc électrique, technologie qui remplace progressivement les hauts-fourneaux traditionnels au charbon. Cette aciérie alimentera en tôles les usines automobiles américaines de Hyundai (Alabama) et de Kia (Géorgie), consolidant la chaîne de valeur sud-coréenne aux États-Unis.
Pourquoi la Louisiane, pas Dunkerque ou Fos-sur-Mer ?
La France dispose pourtant de bassins industriels parfaitement adaptés à ce type de projet : Dunkerque avec l'aciérie ArcelorMittal qui investit elle-même dans un four électrique, Fos-sur-Mer avec son complexe sidérurgique, ou encore l'axe Rhône avec ses infrastructures chimiques. Alors pourquoi la Louisiane l'emporte-t-elle ?
Parmi les facteurs régulièrement cités, l'IRA tient une place centrale. L'Inflation Reduction Act signé par Joe Biden en 2022 offre aux industriels investissant aux États-Unis des crédits d'impôt massifs sur les investissements dans la décarbonation. Hyundai-Posco en bénéficie largement, et Air Liquide profite mécaniquement du sillage. À cela s'ajoutent :
- Un coût de l'énergie nettement inférieur à celui de la France pour l'électricité industrielle
- Des procédures d'autorisation plus rapides qu'en Europe
- Un environnement réglementaire moins contraignant sur les questions environnementales et sociales
- Une proximité immédiate avec les donneurs d'ordre industriels (Hyundai, Kia, Dow, Koch Methanol)
« Il s'agit principalement d'une extension pour connecter Hyundai au réseau. »
— Une porte-parole d'Air Liquide, confirmant la logique de suivi des clients OEM.
Un symptôme plus large de la réorientation des capitaux industriels européens
L'affaire Air Liquide s'inscrit dans une tendance observée par plusieurs analystes. Depuis l'entrée en vigueur de l'IRA en 2023, plusieurs industriels européens ont annoncé des investissements importants aux États-Unis.
Même le plan France 2030 ne suffit pas à contrer cette tendance. Le dispositif Première Usine a certes accompagné un nombre croissant de projets industriels, mais les tickets unitaires restent très en deçà des investissements étrangers. Plusieurs indicateurs de suivi industriel ont signalé un retour des fermetures nettes en 2025, signant le retour de la désindustrialisation après quatre années de rebond.
Air Liquide, un groupe français devenu pleinement mondial
Air Liquide est aujourd'hui un groupe mondial présent dans des dizaines de pays, et le poids de la France dans son chiffre d'affaires reste minoritaire face à la zone Amériques. Chaque nouvelle annonce américaine renforce cette tendance.
Ce n'est pas une critique du groupe - Air Liquide fait son métier de multinationale cotée au CAC 40 et suit ses clients industriels. Mais pour la souveraineté industrielle française, c'est un signal préoccupant : le centre de gravité économique du groupe se déplace progressivement hors de France.
À retenir
Air Liquide n'est pas coupable d'investir là où la rentabilité est maximale : c'est son rôle. L'enjeu souvent pointé, c'est que la France peine à offrir des conditions équivalentes pour retenir les investissements stratégiques de ses propres champions. Sans choc de compétitivité énergétique et fiscale, le phénomène va s'amplifier.
Quelles réponses françaises possibles ?
Plusieurs leviers restent à activer pour inverser la tendance. Un Buy European Act est en discussion à Bruxelles pour contrer l'IRA américain, mais avance à un rythme bureaucratique. Le plan France 2030 doit être doublé selon plusieurs rapports parlementaires, et recentré sur les tickets supérieurs à 100 millions d'euros. La simplification administrative promise par le gouvernement n'a produit aucun résultat tangible sur les délais d'autorisation industrielle.
Reste l'arme de la commande publique orientée vers l'industrie française, la valorisation des fournisseurs tricolores dans les chaînes d'approvisionnement des grands donneurs d'ordre, et l'identification active des PME et ETI industrielles capables de porter des projets ambitieux sur le territoire. C'est précisément la mission que se donne Usine de France : rendre visibles les usines hexagonales pour que les acheteurs industriels - français comme internationaux - les trouvent avant qu'ils ne se tournent vers l'Amérique.
Car derrière l'annonce d'Air Liquide en Louisiane, il y a un message clair à décoder pour la filière : les industriels français existent et investissent. Mais de moins en moins en France.