Le jeudi 27 août 2026, sur le court Philippe-Chatrier de Roland-Garros, sept candidats à la présidentielle de 2027 se sont retrouvés pour la première fois autour de la même table, à l'invitation du MEDEF, dans le cadre de la 8e édition de la Rencontre des entrepreneurs de France (LaREF 2026), placée sous le thème du « Courage ». Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, Bruno Retailleau et Marine Tondelier ont été interrogés pendant plus de trois heures par cinq chefs d'entreprise sur cinq blocs de sujets : dette, retraites, réindustrialisation, coût du travail et simplification. Ce compte-rendu se concentre sur le bloc réindustrialisation, thème qui intéresse en premier lieu les 7 383 usines référencées dans notre annuaire.
Le témoignage qui a lancé le débat : « nous savons construire une usine en 12 mois, mais nous attendons deux à trois fois plus longtemps qu'ailleurs en Europe »
Le bloc réindustrialisation s'est ouvert sur l'intervention d'une cheffe d'entreprise, Julie Neville, à la tête d'une société qui a mis au point un procédé de production de ciment bas carbone circulaire et qui prépare le déploiement de 10 usines en Europe. Son intervention a fixé le décor du débat qui a suivi.
« 84 % des chefs d'entreprise qui ont répondu au sondage placent en priorité la réindustrialisation sur le devant de la scène. Aujourd'hui, quand on veut implanter des usines, c'est compliqué, c'est long, c'est fastidieux, il y a plein d'étages, c'est extrêmement complexe. Nous sommes en capacité de construire notre usine en 12 mois. Pour autant, le délai d'autorisation pour obtenir tout ce qui va bien avant de mettre le premier coup de pioche est deux à trois fois supérieur que dans les autres pays européens. » Julie Neville, cheffe d'entreprise (ciment bas carbone), interpellant les candidats
Le chiffre officiel du sondage MEDEF-OpinionWay, publié quelques jours avant le débat, fixe la priorité réindustrialisation à 81 % des 65 872 dirigeants interrogés, juste derrière la baisse de la fiscalité (83 %) et devant la simplification (75 %). C'est sur cette base que les candidats ont été appelés à répondre.
Marine Le Pen : « faire de l'exception la norme » pour l'implantation d'usines
Répondant la première, Marine Le Pen a mis en avant les conclusions d'une commission d'enquête parlementaire qu'elle avait demandée et obtenue en 2025 sur les freins à la réindustrialisation. Son diagnostic central : le foncier industriel.
« Il y a 90 % des intercommunalités en France qui n'ont plus de foncier disponible dans les quatre ans pour l'industrie. Il va falloir réduire considérablement les coûts. Pour ça, on va faire de l'exception la norme. Toute implantation industrielle sera considérée par nous comme un projet d'intérêt national majeur et donc les normes seront considérablement réduites et les délais considérablement réduits. Nous ferons un effort particulier sur les 150 000 hectares de friches déjà artificialisées. » Marine Le Pen, débat MEDEF 27 août 2026
Sur le volet fiscal, elle propose un « choc de compétitivité » par la suppression complète de la CVAE, de la CFE et de la C3S, présentées comme « l'ennemi de la réindustrialisation ». Elle ajoute une action sur les 200 milliards d'euros annuels de commande publique, à orienter « vers les entreprises présentes territorialement en France » via un critère non pas de nationalité (interdit par l'Union européenne) mais de territorialité. Enfin, elle propose la suppression par ordonnances des « normes toxiques » remontées par les comités de filière.
Marine Tondelier : plan en trois axes autour du protectionnisme carbone européen
La candidate écologiste, également conseillère régionale des Hauts-de-France, a articulé son intervention autour de la bataille pour ArcelorMittal et de la dépendance stratégique européenne en acier.
« Si ArcelorMittal ferme, alors on ne sera plus dépendant pour se fournir en acier que de la Chine et des États-Unis. Et quand ils décideront de plus nous en donner, on aura quand même l'air bien mal. » Marine Tondelier, débat MEDEF 27 août 2026
Son plan pour l'industrie française repose sur trois axes :
- Protectionnisme européen par la commande publique. « 2 000 milliards d'euros au niveau européen, 14 % du PIB européen : elle doit être mobilisée. Il faut des quotas de matériaux bas carbone dans la commande publique. Il faut que les usines implantées en Europe soient aidées dans la vente en Europe. »
- Extension du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, « parce qu'il faut se battre à armes égales avec la Chine et les États-Unis, qui n'hésitent pas à utiliser toutes leurs subventions contre nous ».
- Redressement de la R&D privée par une R&D publique forte. Elle cite l'écart avec les principaux compétiteurs : R&D des entreprises françaises à 1,4 % du PIB, contre 2 % en Allemagne et 2,8 % aux États-Unis.
Sur l'énergie, elle plaide pour un prix de l'électricité « compétitif et stable » et critique explicitement Bruno Retailleau sur le sujet du moratoire des énergies renouvelables, en pointant l'installation de 600 km² de panneaux solaires en un semestre sur le plateau tibétain par la Chine.
Bruno Retailleau : nucléaire, suppression de la PPE3 et « déréglementation assumée »
Le président des Républicains a répondu directement à Marine Tondelier en reformulant sa position énergétique et en présentant trois mesures de simplification.
« La souveraineté énergétique, c'est d'abord le nucléaire avec un complément bien sûr d'énergies renouvelables. Je supprimerai d'ailleurs la PPE3 parce que sinon ce sera 10 à 15 % de plus sur l'énergie. Mon projet, c'est de faire passer l'énergie électrique à 10 % de moins pour donner de la compétitivité. » Bruno Retailleau, débat MEDEF 27 août 2026
Sur les normes, il annonce trois mesures dès l'arrivée à l'Élysée, prises par ordonnance ou par voie constitutionnelle :
- Supprimer par ordonnance « une centaine de normes les plus stupides », en citant explicitement les seuils sociaux et le Zéro Artificialisation Nette (ZAN).
- Interdire par une loi organique toute sur-transposition du droit européen : « ce qui est vrai à Munich et à Milan devra l'être aussi à Nantes, Rennes ou Marseille ».
- Réviser la Constitution pour abroger le principe de précaution, jugé devenu « un principe de blocage et d'inaction » dans la jurisprudence.
Il conclut son propos en affirmant que la France est « à la fois surfiscalisée et surréglementée » et refuse de parler à l'avenir de simplification : « on doit assumer la déréglementation ».
Les autres candidats : industrie citée mais moins développée
Le format à sept, avec chronomètre strict, a laissé un espace plus limité aux autres candidats sur le bloc réindustrialisation. Les propositions saillantes recueillies au fil de la retransmission :
Raphaël Glucksmann - bataille commerciale contre la Chine et « loi Acheter européen »
Le candidat social-démocrate a mis en cause la « méthode chinoise » de subventions massives permettant d'exporter à perte pour éradiquer les filières européennes une par une. Il propose de mobiliser les 2 000 milliards d'euros de commande publique européenne au service d'une « loi Acheter européen » et de conditionner l'accès au marché de l'Union à une production dans la zone euro - miroir de la stratégie que la Chine avait imposée aux industriels occidentaux dans les années 2000. Sur le plan symbolique, il a marqué le débat par une formule reprise dans plusieurs comptes rendus de presse (« l'Europe est en train de devenir l'Empire ottoman du XXIe siècle »).
Jean-Luc Mélenchon - planification écologique et filières souveraines
Le chef de file de La France insoumise a défendu une planification sectorielle couvrant notamment le textile, le bois, les technologies de l'énergie et la santé, et rappelé que la France, deuxième territoire maritime du monde, dispose d'une base industrielle sous-exploitée dans les technologies marines et l'éolien flottant. Il a également plaidé pour modifier certains traités européens estimés incompatibles avec la reconquête industrielle.
Édouard Philippe et Gabriel Attal - coût du travail, transmission d'entreprises et bataille commerciale
Les deux candidats du bloc central ont mis en avant la baisse du coût du travail et la stabilité fiscale comme préalables à toute reconquête industrielle, sans annoncer, dans le temps de parole imparti sur ce bloc, un plan industriel structuré. Ils ont défendu un ajustement du pacte Dutreil de transmission d'entreprises (préservé pour les PME et ETI, resserré au-delà de 50 M€ sur le modèle allemand). Édouard Philippe a par ailleurs proposé de dispenser d'études environnementales complémentaires les extensions industrielles portées sur des friches déjà classées en emprise industrielle.
Ce qui n'a pas ou peu été dit
Le format n'a pas laissé de place à plusieurs sujets pourtant remontés en tête du bilan industriel du premier semestre 2026 : la vallée européenne de la batterie (cinq gigafactories dans les Hauts-de-France), la question des terres rares et minerais critiques (dépendance chinoise à 60 %-90 % selon les métaux), la filière hydrogène française (Normand'Hy, Genvia) et le débat sur la ré-européanisation de la commande de médicaments. Le mot « SoftBank », qui représente pourtant à lui seul 45 milliards d'euros d'investissements annoncés lors de Choose France 2026, n'a été prononcé par aucun candidat sur ce bloc.
Pourquoi ce débat compte pour les usines françaises
Pour la première fois dans une campagne présidentielle française, la question industrielle n'est plus un thème parmi d'autres : elle a été identifiée comme deuxième priorité par 81 % des dirigeants d'entreprises, très loin devant l'immigration ou la sécurité. Les propositions concrètes annoncées à Roland-Garros - statut de projet d'intérêt national majeur pour toute implantation industrielle, quotas de matériaux bas carbone dans la commande publique européenne, suppression de la PPE3, abrogation du principe de précaution - dessinent des trajectoires très différentes selon le vainqueur du scrutin de 2027. Elles auront un impact direct sur les 7 383 usines référencées sur notre annuaire, dont la moitié dispose déjà d'un bureau d'études et cherche à sécuriser des marchés européens dans les prochaines années.
Sources et vidéo intégrale
- Retransmission vidéo intégrale du débat : Débat présidentielle 2027 - LaREF 2026 (YouTube)
- Programme officiel : MEDEF - LaREF 2026, thème « Le Courage »
- Sondage : France Info - 81 % des chefs d'entreprise plaident pour la réindustrialisation (MEDEF-OpinionWay, 65 872 dirigeants)
- Compte rendu : LCP - Ce qu'il faut retenir du premier débat
- Compte rendu : France Info - Dette, retraites, réindustrialisation, ce qu'il faut retenir
- Analyse : Politis - Devant le MEDEF, dans le bourbier des droites